CAROLINE: DE LA PHARMACIE À LA SAVONNERIE

Retour "vert" le futur: récits de reconversions vers la durabilité

« Retour VERT le futur » n’est pas uniquement un nouveau jeu de mot douteux avec notre couleur favorite, c’est surtout une jolie série de portraits de femmes et d’hommes qui ont opéré une reconversion professionnelle ecofriendly!

Caroline, d’assistante en pharmacie

à artisane en savonnerie

Salut Caroline!

Merci d’avoir accepté de participer à cette série de portraits de personnes qui ont décidé de se reconvertir dans une activité tournée vers la durabilité. Après avoir exercé comme assistante en pharmacienne, tu as décidé de te réorienter vers la savonnerie artisanale. Raconte nous!

Photo: ©Julien James

Pourrais-tu te présenter et nous parler de ta « vie d’avant »?

Je m’appelle Caroline Caron, j’ai 49 ans et je suis maman de quatre enfants âgés de 22 à 28 ans. J’ai fait un apprentissage d’assistante en pharmacie, branche dans laquelle j’ai travaillé quelques années avant de me consacrer principalement à mon rôle de maman. J’ai ensuite eu la chance de pouvoir seconder la mienne (de maman) dans sa boutique de décoration où j’ai peu à peu pris des responsabilités jusqu’à en reprendre la complète gestion en 2008.


Comment et quand t’es venu l’idée de changer de voie? Pourquoi la savonnerie artisanale?

Hyperactive, parfois un brin fatigante…curieuse et manuelle, j’ai toujours créé et mis la « main à la pâte » dès que l’occasion se présentait. L’envie de mener un projet de A à Z, en partant de presque rien, juste avec mon énergie et ma vision un peu idéaliste de l’entreprenariat est devenue une idée fixe !

C’est en 2013, après avoir vu le documentaire « Green » de Patrick Rouxel que j’ai LA révélation. Je connaissais déjà le problème de la déforestation mais je n’avais pas encore mené ma réflexion aussi loin.

J’ai disséqué la composition des savons soi-disant naturels que je vendais dans ma boutique et je me suis rendu compte de l’étendue du problème.

Non seulement ils contenaient de l’huile de palme mais également un grand nombre de substances peu sympathiques comme des dérivés pétroliers, des colorants, des conservateurs, des parfums synthétiques, bref un mélange détonnant avec lequel j’hésiterais maintenant à faire la vaisselle !

Immédiatement, j’ai cessé de commander ces produits et le même week-end j’ai trouvé une formation professionnelle en savonnerie.

Deux semaines plus tard, j’apprenais à faire mes premiers savons, la machine était lancée… Dès lors, une passion dévorante me pousse et me guide dans cet univers incroyablement riche des huiles végétales et essentielles.

Une fois que tu as pris ta décision, comment ça s’est passé?

Avec ma petite expérience, j’ai commencé à élaborer mes premiers savons dans ma cuisine et il m’a fallut près d’une année pour disposer d’une petite gamme correspondant à mes attentes. Ma première formation en pharmacie, alliant connaissance des plantes et méticulosité m’a certainement aidée à me diriger vers les bons produits sans trop me disperser.

J’ai eu beaucoup d’espoirs qui se sont avérés des flops, des idées impossibles à concrétiser et des envies (plutôt rares) de laisser tomber… Malgré tout, grâce au soutien inconditionnel d’Olivier, mon mari et binôme depuis 35 ans, et aux encouragements de mes enfants et amis, la Savonnerie du Verger était née.


Comment as-tu ouvert ta boutique à Fribourg?

J’avais la chance de déjà disposer d’un local de vente et d’une clientèle fidèle quand j’ai lancé ma savonnerie. Ainsi, j’ai rapidement pu faire tester mes créations qui ont de suite trouvé un public ravi de ce retour aux sources et à la simplicité.

C’est par hasard, lors d’une ballade dominicale, que je suis tombée sur un post-it collé sur la vitrine d’une boutique à la Grand-Rue à Fribourg  » à louer ». Instantanément sous le charme de ce quartier historique, cette boutique, au pied de la cathédrale devait être la mienne. Comme toujours, me fiant à mon intuition, je déménageais dans la foulée.


Quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer avec ton activité?

Si les débuts ont été un peu incertains, vu la demande grandissante, j’ai rapidement dû me faire aider pour continuer sereinement à développer ma petite entreprise. Ce sont ma voisine Florence (laborantine) et ma belle-sœur Pascale (infirmière) qui me secondent actuellement dans cette super aventure.

Ma maison devient rapidement trop petite pour accueillir notre production qui empiète sur tout un étage !
Je trouve un super atelier à louer à Avry, village où j’habite, et c’est là que nous fabriquons, étiquetons nos savons. Nous avons maintenant une trentaine de revendeurs en Suisse pour lesquels nous préparons les paquets à livrer ainsi que les commandes en ligne. Ce joli local nous sert également de point de vente pour les gens de La région.

« Actuellement, notre plus grand souci est d’adapter notre production aux nouvelles normes européennes qui entreront en vigueur dès 2021 ! »

Jusqu’à maintenant, la Suisse était plus souple que le reste de l’Europe quant aux exigences sur les cosmétiques et la voilà qui se rallie à ses voisins. Pour nous, cela veut dire que chacun de nos savons doit obtenir un dossier de sécurité auprès d’un laboratoire certifié, chaque « recette » est analysée, contrôlée et doit obtenir l’aval d’un chimiste. Nous devons également attester de nos bonnes procédures de fabrication, de notre absence de test sur les animaux et de l’origine de chacune de nos matières premières.

Des tests de durabilité du savon doivent être effectués et l’étiquetage doit être très précis et conforme aux exigence européennes.


Quelles sont les conséquences directes et indirectes de cette nouvelle loi?

Outre les coûts importants que cela engendre, c’est une masse de paperasserie que nous devons gérer dans l’immédiat. Chacun de nos savons ayant son identité et ses aficionados, nous avons décidé de faire valider la totalité de notre gamme, soit 20 produits.

Pour l’instant nous avons obtenu sans problème des DIP (dossier information produits) pour moitié de nos savons et pour des questions financières nous procéderons à la deuxième série début 2019. C’est beaucoup d’argent et d’énergie déployée pour que tout soit ok à la date fatidique !

Cette obligation de faire valider chaque formules freine un peu la créativité car nous ne pouvons plus faire de petites séries spéciales sans devoir passer par la case laboratoire.

Pour nous, le point positif de cette nouvelle loi est qu’elle évitera peut-être à des produits non conformes, mal étiquetés, voir dangereux de circuler. C’est une sécurité qui atteste de la qualité et de la bonne composition de nos savons et nous conforte dans la ligne que nous suivons.


À ton avis, de tels changements de normes sont-ils justifiés?

Le fait que la même loi soit appliquée aux industries comme aux petits artisans nous semble un peu abusif. En effet, les plus petits auront certainement du mal à prendre le train en marche et ne pourront assumer financièrement de tels changements. Je sais que beaucoup de de personnes intéressées à se lancer dans l’aventure de la cosmétique naturelle ont renoncées, découragées par la lourdeur administrative.

Tes savons sont sans huile de palme et sans emballages plastiques, ils sont juste entourés d’une petite bande de papier, peux-tu nous dire pourquoi tu as fait ces choix ecofriendly et si cela complique la fabrication?

Dès le début de l’aventure j’ai souhaité respecter la simplicité du savon en l’habillant de la manière la plus sobre possible.
Pour cela, nos étiquettes sont imprimées sur du papier recyclé, dans une imprimerie fribourgeoise, même s’il est nettement meilleur marché de les commander sur internet à l’étranger…

Surtout pas de plastique car, en plus d’être polluant, il empêche le savon de respirer et risquerait de le faire rancir. Ces choix simplifient grandement la manutention qui est très simple. De plus, le fait de travailler avec des entreprises locales permet des commandes rapides au plus juste de nos besoins. C’est avec ma voiture électrique (choix qui s’est avéré évident) que je récupère ces commandes.

Ma fille Juliette, conceptrice en multimédia, s’est occupé de la ligne graphique de notre petite marque. La Pomme? Nous habitons sur un ancien verger et le pommier a accueilli les cabanes et les jeux de mes enfants, elle symbolise donc la simplicité et l’innocence de l’enfance, la nature et la joie de vivre!

J’ai toujours entendu qu’il fallait faire « sécher » les savons solides plusieurs mois avant de les utiliser car ils dureraient  ainsi plus longtemps. Combien de temps recommandes-tu d’attendre avant d’utiliser tes savons?

Nos savons sèchent entre 5 et 8 semaines selon leur composition. A ce stade, ils sont prêts à être utilisés sans problème. On peut cependant les garder encore quelques semaines avant usage, jamais dans du plastique! Ils durciront un peu plus et fondront un peu plus lentement. L’idéal est de les disposer dans les armoires où ils diffuseront le parfum des huiles essentielles. Après 3 mois, ils n’évolueront plus, il n’y a donc pas grand intérêt à les stocker plus longtemps.

Comment te sens-tu dans cette nouvelle vie?

Si maintenant notre petite savonnerie est sur les rails et se développe tranquillement mais régulièrement, les débuts ont été périlleux. J’ai pu me lancer car je ne devais pas compter sur cette source de revenus pour faire « bouillir la marmite », ce qui a largement diminué la pression ! Cinq ans après mes premiers essais je suis arrivée à un équilibre qui me permet de vivre de mes créations ce qui est une grande satisfaction.

Aujourd’hui, même si je ne compte pas mes heures, qui sont beaucoup plus importantes que celles d’un salarié, c’est un plaisir pour moi de me rendre à l’atelier !

Pour tout dire, je n’ai plus l’impression de « travailler », simplement car c’est ma passion. Je prends le temps de faire les choses. Je n’ai pas de chef, mais je dois tout de même être rigoureuse afin de satisfaire les commandes de mes clients.
Quel bonheur de recevoir un petit mot d’une personne qui a retrouvé une peau saine ! De mariés qui ont enchanté leurs invités par un petit cadeau parfumé et de tous ces gens qui pour rien au monde ne réutiliseraient du gel douche….

As-tu un message à faire passer aux personnes qui hésitent à se lancer dans une activité tournée vers la durabilité?

En se dirigeant vers un projet durable, on est dans la marche logique de notre société actuelle. Tout le monde se rend compte que l’avenir sera un retour aux valeurs de base et à la simplicité. En choisissant une activité durable on s’assure une satisfaction personnelle et une possibilité de développement entrepreneurial.
Je constate tous les jours que la plus grande part de ma clientèle a entre 15 et 35 ans, la jeunesse se réveille et c’est elle qui montre l’exemple !


As tu des conseils à donner à quelqu’un qui comme toi aimerait se lancer dans la savonnerie?

Je lui dirais évidemment de foncer tout en assurant ses arrières… Dans un premier temps ne pas lâcher complètement son job et débuter « petit ». Faire une formation sérieuse (éviter internet) alliant pratique et aspects juridiques. Allier plusieurs mode de distribution : local de vente, site de vente en ligne, marchés, revendeurs car c’est la seule façon de pouvoir un jour vivre de cette activité.

Plus d’infos sur: www.lasavonnerieduverger.com et sur la page Facebook de la Savonnerie

Propos recueillis par

Leïla Rölli