VOTATION « STOP MITAGE » : LE BÉTON NE NOURRIT PAS

Cloé Dutoit nous parle des votations suisses du 10 février, à vos bulletins!

« Cette initiative est anti-sociale et va faire augmenter les prix des loyers ! » dixit les promoteurs immobiliers et les bailleurs.
« Mettre la Suisse sous cloche, c’est mettre en péril son développement économique et démographie. Les partisans veulent ouvrir les frontières et en même temps limiter le nombre de logements, ça n’a aucun sens! »

Vous l’aurez compris, aujourd’hui je vais vous parler du sujet des prochaines votations en Suisse du 10 février 2019 : L’initiative « Stop Mitage », lancée par les Jeunes Vert.e.s, qui propose que l’on modifie la Constitution de cette manière :

 

En gros, l’initiative souhaite le « gel » des zones à bâtir actuelles, ce qui ne signifie pas ne plus construire, mais simplement construire plus intelligemment et vers l’intérieur. Ceci afin d’éviter l’étalement urbain sur les espaces verts et les zones agricoles qui sont pourtant absolument nécessaires et vitales pour limiter l’extinction de masse et la baisse de fertilité des sols que nous vivons actuellement.

Bien que parlant du sol, et donc de ce qui nous nourrit (avec les supermarchés et le prêt à manger, nous avons tendance à l’oublier…), cette initiative voulant redéfinir notre manière d’aménager le territoire ne semble pas intéresser énormément les foules : l’aménagement du territoire passe souvent pour un sujet inaccessible à notre compréhension avec toutes ces notions de « zones à bâtir », « plans directeurs », « dézonages », « compensation » etc.
Pourtant, il est absolument crucial que la population suisse se mobilise et vote le 10 février en faveur de cette initiative qui vise à protéger nos sols, notre approvisionnement en nourriture locale et durable, et à permettre la promotion d’écoquartiers et de coopératives d’habitation qui favorisent une cohésion sociale tout en étant des modèles de durabilité.
Mais alors, pourquoi est-ce que certaines personnes sont opposées à cette initiative dont il peut pourtant paraître si certain qu’il faut la soutenir ? (Le dernier sondage SSR prévoit 47% de oui…).
Voici les principaux arguments des opposants, mais aussi leurs contre-arguments :

« Le gel complet des zones à bâtir sans limitation de temps ignore les besoins de la Suisse, niveau démographique et économique, mais également les besoins spécifiques aux cantons » :

Absolument pas, il reste actuellement près de 400 km2 de surfaces constructibles non construites. L’équivalent de 1.5x la surface du canton de Genève, de quoi loger même la hausse démographique la plus haute prévue par l’OFS ! Ceci sans besoin de densification supplémentaire. Et dans le cas d’une augmentation encore plus forte, il suffirait d’exploiter les friches industrielles ou encore de surélever quelques bâtiments (sans toucher aux bâtiments historiques ou en dénaturant l’architecture des villes et villages). Une simple surélévation d’une zone où les immeubles comportent 2 étages peut créer un surplus de 67% de logements, et surélévation ne signifie pas buildings !

« Elle nuit à l’agriculture puisque les constructions agricoles non-dépendantes du sol pourront plus être construites sur les zones agricoles, sauf déclassement et compensation » :

L’initiative ne nuit pas à l’agriculture et promeut même une agriculture raisonnée puisque autorisant en zone agricole la construction de structures destinées à la production dépendante du sol. Cela exclut, certes, les halles d’engraissement comme l’horreur construite à Coffrane ou les « couvoirs XXL » comme celui d’Avenches avec plus de 140’000 naissances de poussins chaque jour (25 millions par années), mais c’est plutôt positif, non ? Seront également exclues des zones agricoles les serres prévues pour la production de légumes hors-sol, mais celles-ci sont d’ores et déjà décriées pour leur énorme consommation d’énergie et leur limitation permettra d’éviter de se retrouver avec des étalements de serres en plastique comme celles de la province d’Almeria en Espagne.

« Moins il y a de terrains constructibles, plus il y a de risque d’augmentation des loyers » :

Non, actuellement nous construisons trop et le taux de logements vacants est en constante augmentation (1.62% du parc immobilier = 70’000 logements vacants). Malgré cela, les logements restent trop chers dans certaines régions. Cela n’a pas de lien direct avec le taux de logements à disposition ou non, mais plutôt avec le type de logement, sa situation etc. Actuellement, on ne construit pas en fonction de la demande, mais bien plus par rapport à ce que cela rapporte aux promoteurs immobiliers. C’est d’ailleurs assez étrange que ce soit les personnes qui profitent le plus de la spéculation immobilière (propriétaires fonciers, associations de bailleurs, patrons, hommes d’affaire etc.) qui se préoccupent soudainement d’une soi-disant hausse des loyers et prônent l’argument de l’initiative « anti-sociale »… En outre, les coopératives d’habitation et les quartiers durables que l’initiative promeut ont déjà démontré être de superbes moyens de favoriser mixité sociale, qualité de vie et loyers plus bas (récemment à Genève, les loyers d’un nouveau quartier de coopératives d’habitation ont été comparés aux loyers usuels de Genève et les écarts étaient de près de 50%).


« La LAT est suffisamment stricte pour préserver les paysages et freiner l’étalement urbain » :

La LAT n’est toujours pas suffisante puisque n’empêchant absolument pas l’étalement urbain et le sacrifice des espaces verts, qui représentent 8 terrains de football à disparaître chaque jour en Suisse. La loi actuelle et ses révisions ne prévoient que 15 ans de protection, puis la liberté de créer de nouvelles zones à bâtir et le mitage recommence. L’initiative permet justement de combler ces lacunes en prévoyant le gel des zones à bâtir actuelles (de quoi loger même la plus haute des évolutions démographiques envisagée par l’OFS, qui est pourtant très difficilement envisageable) et une réelle compensation prenant en compte la qualité et le rendement agricole du sol ! On ne pourra construire en zone agricole – sauf exceptions à définir par le Parlement -, qu’en compensant avec une surface de taille au moins équivalente et ayant une fertilité similaire, ceci afin de ne pas réduire le rendement agricole de notre pays, et donc, notre accès à des denrées locales et durables.

« On ne pourra plus décider de vivre à la campagne » :

Bien sûr que oui, mais les initiant.e.s souhaitent simplement que la campagne reste la campagne sans devenir une espèce d’agglomération comme cela se fait actuellement. Les villages doivent rester des villages avec leur vie de village si typique et conviviale et ne doivent pas devenir de simples « cités-dortoirs ».

« Fini la villa individuelle » :

Une villa individuelle pour tout le monde n’est clairement pas envisageable dans une optique de protection des terres cultivables et de protection de la biodiversité, dont une des grandes causes de perte est le morcellement du paysage. L’initiative ne prévoit pas de réglementation du type de construction en zones à bâtir, ce sera aux communes de décider comment elles souhaitent utiliser leur quota de zones, et on sait très bien que dès que l’on nous met une limite chiffrée, on a tendance à bien moins gaspiller et à vraiment réfléchir à l’usage que l’on fait des choses. En outre, l’initiative prévoit une promotion des quartiers et habitats durables qui ménagent la flore et la faune tout en offrant une qualité de vie et une mixité sociale tout à fait bienvenues. Ce type d’habitation et la densification vers l’intérieur permettent également de limiter le trafic routier individuel, puisque les lieux de loisirs/achats etc. qui représentent env. 50% de nos trajets se trouveront plus à proximité des lieux d’habitation !

« Le gel sanctionne les communes et cantons ayant fait un usage modéré du sol et planifié leurs zones à bâtir avec retenue / Elle contrevient au fédéralisme et à la prise en compte des intérêts des communes et des cantons » :

Les communes et cantons ont créé leurs plans directeurs selon les règles de la LAT. Les plans directeurs cantonaux devront tous être approuvés par le Conseil fédéral et il ne devrait donc pas y avoir de personnes « défavorisées ». A savoir également que la compensation de zones dans le cas d’un nécessité de construire hors zone à bâtir devrait logiquement être faite à l’échelle cantonale, voire nationale afin d’assurer une utilisation optimale et de permettre un équilibre entre les grandes régions suisses. Ce sera au Parlement d’exploiter les avantages des différentes variantes et combinaisons. Dans tous les cas, le fédéralisme a ses limites, et si le peuple décide que c’est à la Confédération de prendre des mesures pour protéger nos sols et notre indépendance alimentaire et bien c’est son choix et les cantons et communes devront s’y soumettre.

En espérant que ces quelques points vous auront permis de vous faire votre opinion quant aux arguments très souvent utilisés par les détracteurs, j’aimerais encore vous faire réfléchir sur un point :
Faut-il vraiment suivre les personnes mettant le profit devant l’avenir des générations futures ?

On remarque assez facilement que les opposants sont composés de bailleurs, de propriétaires fonciers, de promoteurs immobiliers, d’assureurs et d’hommes d’affaire… Alors que les soutiens à l’initiative sont de grandes associations qui luttent pour la protection de l’environnement et la fin des énergies fossiles, des paysans pratiquant une agriculture durable, des adeptes de la décroissance….

Nous sommes à un moment crucial pour la planète Terre, pour l’avenir de sa flore, de sa faune, mais aussi pour nous-mêmes et nos enfants et petits-enfants. La politique des petits-pas ne suffit plus, il faut maintenant agir de manière drastique pour ne pas avoir à le faire dans l’urgence lorsque l’on aura déjà atteint un point de non-retour. Il est temps d’arrêter de faire passer les profits avant la lutte pour la biodiversité, le dérèglement climatique et donc, notre avenir à toutes et tous sur cette planète !

Pour moi le 10 février, ça sera un GRAND OUI !

Cloé Dutoit