JOËLLE, PLONGEUSE SCIENTIFIQUE, NOUS RACONTE LES RAVAGES INSOUPÇONNÉS DE LA SURPÊCHE.

Jojo parmi les bulles et les coraux

Si vous nous suivez depuis assez longtemps, vous connaissez sûrement Joëlle Jungo grâce à ses fabuleuses recettes vegan et sans gluten que nous publions dans notre rubrique cuisine, mais aussi à travers son portrait dans notre série « Retour VERT le futur » dans lequel elle nous expliquait comment elle a quitté le monde de la communication pour devenir plongeuse scientifique à la rescousse des fonds marins. Dans cet article, elle se fait le témoin de l’impact des humains sur les océans et nous montre une réalité que nous ne pouvons plus ignorer.

Après l’émerveillement, le désenchantement – ou –

L’enfer de la surconsommation

Après deux mois sur l’île de Pom Pom, il est temps de renouveler notre visa malaysien. L’occasion pour Tracc de nous organiser un « field trip » de 10 jours au travers de Sabah jusqu’au Brunei, pour voir la réalité de l’industrie de la pêche que nous étudions actuellement.

Si les premiers chapitres de notre livre de biologie marine portaient sur la biodiversité, les relations entre espèces, les cycles de la nature et les coraux, la deuxième partie du livre décrit l’impact de l’humain sur les océans. Après l’émerveillement, le désenchantement. Dès les premières pages décrivant les techniques de pêche et leurs incidences, l’horrible réalité s’est abattue sur moi, même si au fond, je savais déjà à quel point notre mode de vie est erroné.

Les ravages de la pêche industrielle

Avec la révolution industrielle et l’avancée de la technologie, les bateaux et les techniques de pêche ont évolué pour amasser un maximum de crustacés et poissons, afin de combler la demande qui s’accroît, en même temps que la population. Nous avons l’habitude d’avoir tout à disposition sur les étals de nos supermarchés et le fait d’avoir tous les aliments possibles et inimaginables partout tout le temps a une incidence profonde sur la nature.

Ce n’est ni durable, ni responsable. Les filets de pêche ne détruisent pas seulement les fonds sous-marins mais tuent aveuglément tant de créatures qui ne seront même pas mangées, appelées «bycatch», pêche «accessoire». Par exemple, lors de la pêche à la crevette, 90% de la totalité de la pêche est du bycatch. Requins, tortues, raies, pieuvres, et même hippocampes… des espèces protégées, attrapées par « mégarde » et rejetées mortes ou blessées à la mer.

Chaque poisson finissant dans notre assiette a été attrapé avec moult autres espèces, comme si un énorme filet passait à travers une forêt, détruisant tous les arbres, raflant tout sur son passage, éléphants, singes, écureuils, oiseaux et j’en passe, pour que seulement 10% de ce qui a été pris soit vendu sur les marchés. Horripilant, n’est-ce pas?

Lire ces faits est une chose, le constater de ses propres yeux en est une autre, encore plus horrible.

Requins, raies, hippocampes, victimes collatérales de la surpêche

Lors de notre field trip, nous visitons notamment des marchés de poissons, à Lahad Datu, Sandakan, Kota Kinabalu et Brunei. Nous sommes déjà allés en voir deux durant les jours précédents, nous levant à 7h du matin pour constater quelles espèces avaient été pêchées. Et c’était affreux. Il n’y a pas d’autres mots.

Voir des têtes de requins sur les étals, au milieu de raies découpées en morceaux, les pêcheurs brandissant des hippocampes qui sont soit-disant aphrodisiaques, les mérous respirant encore, des pieuvres minuscules qui seraient mieux devant nos masques et tuba que sur ces étals…

A Sandakan, la majorité de tous les requins attrapés sont le résultat du bycatch, et leur pêche est illégale. C’est désespérant. Et dégoûtant. Nous étions tous bouleversés, et voici des images, pour vous rendre compte de ce que l’on a vécu. Rien que l’écriture de ces mots me procure encore des frissons et des larmes.

Des labels corrompus

Cela me conforte encore davantage dans ma décision de ne pas manger de poisson ni de crustacés et de continuer de cuisiner vegan (voir mon blog de cuisine). Car même avec les différents labels, comme MSC et les diverses associations (Seafood Watch, Ocean Wise, SeaChoice) jugeant de la pérennité des pratiques de pêche ne s’accordent même pas. Par exemple, une pêche dans une région étant acceptée par MSC, ne l’est pas, et est même jugée non-durable par Ocean Wise, comme vous pouvez le découvrir ci-dessous.

La vie depuis deux mois sur l’île de Pom Pom, en communauté et en communion avec la nature, me fait me sentir bien loin de la Suisse et de la vie que j’y menais. Et surtout de la vie occidentale et de son mode de surconsommation. Nous vivons dans un monde égocentrique, prenant en compte nos besoins avant ceux des autres espèces et de notre planète, que nous détruisons peu à peu.

Quel sera l’avenir des futures générations ? Il ne sera pas brillant, si nous ne changeons pas complètement notre relation avec la nature. Apprenons à consommer de manière locale avant toute chose, car non, des fraises en hiver et des poissons philippins sur les étalages ne sont pas durables. Dans notre vie quotidienne, nous sommes loin de la réalité qui se cache derrière notre consommation et vivons avec des œillères. Je vivais de cette manière également, même si je ne consommais quasiment que végane, mais je ne me rendais pas compte à quel point la dévastation est bien présente, que notre planète souffre, étouffe sous le plastique, et que les espèces disparaissent peu à peu dans d’affreuses conditions.

IMG_4010

Cette expérience que je vis est absolument unique, mais également bouleversante, si ce n’est déprimante. Je me sens encore plus déconnectée de l’état d’esprit occidental « Toujours plus, toujours mieux, partout, tout le temps » et de son monde de consommation. Le retour dans quelques mois en Suisse sera dur, et j’espère à mon niveau pouvoir m’engager pour faire avancer les choses. Même si ce n’est qu’un peu. Faire ma part.

Joëlle « Jojo » Jungo

Pour suivre le voyage de Joëlle  et suivre son évolution dans la sauvegarde des fonds marins, rendez-vous sur son blog https://jojojungo.wordpress.com/