URBANISME: Cultiver en ville avec l’agriculture urbaine, pourquoi ?

Le concept est de plus populaire, mais que révèle-t-il réellement ?

De l’agriculture, en ville ?

Bien le bonjour !

Aujourd’hui, on va parler de ce que signifie concrètement « l’agriculture urbaine », étudier et comprendre nos propres représentations, et enfin essayer de savoir pourquoi le phénomène revient autant ces temps-ci.

Bien évidemment, le jeune urbaniste que je suis est loin, très loin, d’avoir une grosse expérience autour de l’agriculture, de la biologie, et bien d’autres domaines que je ne cite pas, même s’il tente [depuis son balcon] de s’essayer à l’agriculture urbaine en faisant pousser des tomates depuis un pied qui était malade mais qui finalement se remet tranquillement, ainsi que des pommes de terres plantées car étaient en train de germer à une vitesse folle dans la cuisine.

City VS rurality : Choose your fighter

S’il y a bien quelque chose qui est ancré dans nos représentations c’est la dualité entre la ville et la campagne, à laquelle l’agriculture y est bien évidemment associée, tout comme la « nature » de façon générale. De toute évidence, ce qui est inscrit dans nos mœurs à tous c’est que l’agriculture c’est rural, et le rural, c’est l’ensemble de ce qui est hors de la ville. Donc on ne peut pas avoir de champs, de tracteurs, d’animaux, de boisements, de sièges d’exploitation en ville, car la ville doit être moderne, dense, propre, rapide, non mais !

Alors en un sens oui, logiquement, l’agriculture [telle qu’on se la représente] est difficilement intégrable dans les milieux urbains, du fait des besoins liés aux espaces d’exploitation, de circulation et de certaines nuisances.

L’exclusion de l’agriculture et de la « nature » hors des villes ne date pas d’hier, au 20e siècle le concept de « ceinture verte » était inscrit dans les objectifs d’évolution des villes dans leur planification afin d’empêcher l’étalement urbain. Mais derrière ce concept il y avait l’image d’une ville entourée d’une ou de plusieurs forêts, d’espaces naturels, de cours d’eau, et qui donnait l’impression d’une sorte de lisière ville/campagne, en symbolisant aussi l’éloignement de toutes les nuisances de la campagne (bruit des engins, animaux, odeurs, etc.) grâce à cette « nature ».

On distinguait donc la ville et le rural, avec des espaces naturels qui servaient de lisières entre les deux. Aujourd’hui, et heureusement, on intègre de plus en plus la notion de nature en ville, avec par exemple les notions de trames vertes et bleues, corridors et habitats écologiques, de ruptures d’urbanisation, et on peut se réjouir que ces « espaces naturels » ne sont donc plus relégués à l’extérieur des villes ou intégrés seulement sous forme de parcs, ils font aujourd’hui partie de la ville « organique ».

Avec ce retour en force de cette « nature » en ville, les représentations de la ville changent, et bien que le concept existe encore, on parle désormais plutôt de « Green Web » (toile verte), pour signifier un maillage, ou bien d’une « Étoile Verte », comme la présenté Nantes Métropole en décembre 2018 (projet à horizon 2030), pour signifier qu’il existe de grands corridors à connecter [dans le cas de Nantes : les connecter entre eux, à la Loire et au centre-ville).

C’est donc dans ce contexte que l’agriculture urbaine a commencé à devenir un sujet populaire. Mais est-ce un nouveau concept, un retour d’une discipline éteinte ou bien la repopularisation de quelque chose qui n’a jamais réellement disparu ?

Une histoire de représentations

En fait, on parle aujourd’hui de l’agriculture urbaine un peu comme si on considérait que la culture de denrées alimentaires avait été totalement annihilée des milieux urbains. Avec la croissante sensibilisation liée à notre alimentation (qualité et origine des produits, modes de production, traçabilité, autonomie alimentaire, méfiance à l’égard des industries coût peu élevé financièrement de la culture urbaine, urgence écologique…), ce type de culture maintenant considéré comme un levier d’avenir.

Pourtant, l’agriculture urbaine a toujours existé en milieu urbain, sous plusieurs formes : les jardins, potagers, jardins médicinaux, petites exploitations n’ont jamais véritablement été rayées de la carte (bien que leur nombre ce soit dramatiquement effondré au fil des années). Alors pourquoi, globalement, voyons-nous cela comme une nouveauté plutôt qu’un retour ?
Si l’on prend l’exemple de certaines villes européennes, comme en France (au hasard), on a pas mal d’exemples. Des villes comme Sedan, Le Mans, Valenciennes, Paris gardent beaucoup de traces des jardins ouvriers (ou jardins dits « familiaux ») étant données leurs histoires marquées par les deux guerres mondiales ainsi que leur histoire populaire. On peut faire un constat assez révélateur : ces espaces historiques d’agriculture urbaine sont totalement dépréciés.

Le cas français est spécifique, car si l’on compare aux jardins familiaux allemands, qui sont ancrés dans la culture nationale, et surtout cadrés par des règles strictes (la surface des cabanes, les espaces cultivés, les accès, les règles d’attributions, la hauteur des haies, etc.), le constat est donc totalement inverse, car ces jardins n’ont jamais disparu de la culture allemande. Si vous habitez en France en revanche, vous l’aurez sûrement remarqué : les jardins ouvriers/familiaux des villes françaises sont très peu cadrés au niveau législatif et semblent peu considérés (vrai surtout pour les plus anciens).

Cette mauvaise image que portent les jardins familiaux en ville ne vient pas de nulle part : ces espaces se situent en majorité dans des zones de relégation comme les bords de rocades ou d’autoroutes, zones industrielles, abords de gares et voies ferrées, banlieue éloignée. En bref, la place de ces jardins et potager en ville sont dans les endroits où les nuisances et pollution sont les plus présentes, traduisant le peu de considération à leur égard.

Le Mans, jardins familiaux historiques de Montmarché

Pour autant, l’agriculture urbaine se résumait-elle seulement à ces jardins familiaux collectifs ? La réponse est non encore une fois, car si l’on reprend à nouveau l’exemple du Mans (vous me pardonnerez, pour le coup je connais assez bien cette ville), il est compliqué d’affirmer que tous les jardins des « mancelles » (les maisons ouvrières du Mans, une typologie spécifique de maison avec jardin ), n’ont pas disparu ! En revanche, on peut effectivement dire qu’en termes d’usage, la nécessite de cultiver le jardin de ces mancelles a diminué durant la période 1970 – 2000 (les 30 glorieuses années de l’avènement de la société de consommation).

Les villes comestibles

Aujourd’hui, pour des multiples raisons, cultiver en ville redevient quelque chose de valorisé, à la mode, positif, et on utilise donc les termes de « agriculture urbaine » comme à Paris, à Londres, en passant par Montréal (photo ci-après), Nantes, Rennes,  Angers, ou encore Lausanne-Genève-Zurich, les grandes villes semblent se saisir du sujet.

Pour autant, si l’on met de côté le signal fortement positif et symbole de changement des modes de consommation, il est nécessaire de rester pragmatique : l’agriculture urbaine est un concept large. Dans tous les projets cités précédemment, de quelle agriculture parlons-nous ? Extensive, intensive, agricole, permacole, biologique, raisonnée ? Quels seront les besoins en eau potable, l’impact de cette consommation ? L’objectif réside-t-il dans la récréation, le loisir, la restauration, l’apprentissage, la communication, la politique ?

Il est nécessaire de se poser beaucoup de question dans des cas comme ceux-là, car ces projets sont extrêmement complexes. Dans certains cas, il est possible que ce soit un coup de communication, en témoigne l’histoire d’Albi, qui lançait son ambition de redynamiser son centre-ville et de devenir une « ville comestible » (autonomie alimentaire), et qui « en même temps » a lancé la construction de nouvelles zones commerciales comprenant l’installation d’enseignes de grande distribution, provoquant une large déception du côté des habitants et de ceux qui avaient eu vent de ce changement lancé par la politique communal.

Les Fermes Lufa sur les toits des immeubles du grand Montréal.

Le paradoxe dans tout ça, c’est que l’agriculture, celle qui se trouve en dehors des villes, n’a en revanche pas bonne réputation : non-respect du bien-être animal, utilisation d’engrais et de produits chimiques, de glyphosate, conditions de travail désastreuses liées au marché concurrentiel entre les groupes de la grande distribution et groupes coopératifs industriels. Tous ces éléments contribuent à cette prise de conscience collective par rapport à l’agriculture que l’on nous vend depuis des décennies, provoquant la repopularisation du commerce local, des ventes directes, de l’agriculture biologique.

Mais vous vous en doutez, la communication des grands groupes agro-alimentaires aient déjà emboité le pas de la prise de conscience de ses chers consommateurs. Désormais, les grandes surfaces proposent des produits qui sont passés par la case «Craftwashing», concept très bien expliqué si vous cliquez ICI . En effet, désormais vous pouvez admirer sur l’emballage de vos tranches de jambon ou de vos saucisses sous plastique (évidemment avec une « imitation cartonnée », pour faire plus traditionnel, quand même) : des agriculteurs épanouis, des animaux d’élevages bien nourris et bien traités, limite souriants, et surtout un consommateur qui peut maintenant avoir la conscience tranquille.

Vous l’aurez compris, tout comme l’agriculture seule, l’agriculture urbaine est un sujet où il y a débat, où les nuances de gris sont omniprésentes, et c’est ce pour quoi il semblerait qu’il soit nécessaire d’être vigilant sur tout ce que l’on entend. Néanmoins, le principal conseil que j’aurais à donner pour la fin de cet article ce n’est pas d’être méfiant, mais plutôt d’être curieux.
Alors intéressons-nous, posons-nous ces questions dont les réponses ne devraient être ignorés d’aucun de nous : comment fonctionne un jardin, comment fonctionne une forêt nourricière, comment fonctionnent les insectes de votre jardin, comment fonctionne cette patate qui pousse dans mon pot ?
D’ailleurs, pourquoi ne pas aller plus loin dans l’approche écologique et naturelle, et tendre vers une permaculture urbaine ?

Arthur Corbin