Le mouvement écolo n’a pas encore décolonisé sa pensée

Par Jérémy Boucain

Jérémy, activiste écolo, a lancé un compte instagram dans lequel il aborde avec pédagogie les sujets liés à l’écologie, tout en continuant de privilégier l’action directe, la lutte, la résistance.

 

La crise écologique trouve ses fondements dans les systèmes d’oppression capitaliste, patriarcaux et colonialistes. Ceux qui perpétuent ces systèmes aujourd’hui sont aussi ceux qui détruisent le vivant.

Cependant, si l’intersectionnalité du mouvement écolo tend à se renforcer sur les deux premiers types d’oppression avec l’éco-féminisme, l’écologie sociale et la récente convergence avec les gilets jaunes ; le mouvement n’a pas encore tout à fait décoloniser sa pensée.

La lutte pour faire face à l’urgence climatique est souvent perçue comme une lutte supérieure, l’ultime bataille derrière laquelle nous devons tous.tes nous ranger puisque c’est l’humanité qui est en péril, et donc le monde entier. Certes, mais voilà une idée qui ignore la complexité des enjeux et la diversité des luttes.

Le terme « l’humanité » dilue dans un tout globalisant l’immense variété sociale, culturelle, territoriale que revêt le genre humain. Lorsqu’on généralise ainsi, on invisibilise des conflits « intra-humains » et cela profite aux dominants. Aux Blancs en général et aux hommes blancs en particulier. Les personnes racisées sont alors, elles aussi noyées dans ce tout, sans que leur combat ne soit entendu. La métaphore du navire de Malcom Ferdinand illustre parfaitement cette situation :

« A l’annonce du déluge écologique, nombreux sont ceux qui se précipitent vers une arche de Noé, se souciant peu des abandonnés à quai ou des asservis à l’intérieur même du navire […] A la seule idée de la tempête, certains sont enchaînés au pont et d’autres sont jetés par-dessus bord. »

Béké: créole blanc, descendant des premiers colons, qui aujourd’hui contrôle l’économie des Antilles françaises.

Nous sommes la nature qui se défend

L’écologie est une pensée, qui se fonde sur la nécessité de viser un monde juste où les écosystèmes vivant et non-vivant, se respectent, s’équilibrent et perdurent. On ne peut pas concevoir une telle pensée sans qu’à l’intérieur de ses écosystèmes, les populations racisées soient ignorées, discriminées, colonisées. On ne peut pas remettre en cause la domination humaine sur la nature, et continuer de maintenir la domination des humains sur d’autres humains.

Le slogan très connu des manifestations « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » est un clin d’oeil à l’écologie décoloniale. Ce « nous » ce sont avant tout les personnes racisées (et surtout les femmes) qui se battent contre le système capitaliste, colonial et raciste basé sur l’exploitation des humains par les humains. Les 40 millions de personnes réduites en l’esclavage, (71% de femmes), essentiellement sur le continent africain et dans la région Asie-Pacifique, font partie des victimes de la machine à détruire le vivant. L’exploitation des terres, des eaux, des sous-sols, des animaux n’en est que le prolongement.

Pourtant, aujourd’hui, les mouvements anti-racistes et anti-coloniaux ne trouvent pas totalement leur place dans les mouvements écologistes. Ni les discours, ni les personnes racisées dont l’absence flagrante ne se fait parfois même pas remarquer. En France, les personnes non-blanches ne sont que trop peu dans les institutions, les rassemblements militants, dans les ZAD, quand elles n’y sont pas carrément absentes. Pas besoin de statistiques pour le remarquer.

Tout comme les personnes racisées sont les premières victimes de la répression policière, d’un système pénal et d’institutions racistes, elles sont aussi les premières victimes de la crise écologique et du racisme environnemental. Même système, mêmes victimes.

Selon une étude de 2007 de l’université du Michigan, les « minorités ethniques » représentent 69% de la population dans les quartiers américains qui ont des décharges de déchets toxiques. Toujours aux États-Unis, une étude de l’université du Minnesota a montré que ces « minorités » étaient en moyenne exposés à des taux de dioxyde d’azote 38% plus élevés que les blancs.

Mais nul besoin d’aller si loin. En France, les effets du chlordécone, un pesticide neurotoxique, reprotoxique et cancérogène, employé dans la culture de la banane, sont connus depuis les années 1970. Ce produit a pourtant continué d’être employé dans les Antilles françaises encore 20 ans après. Aujourd’hui 95 % des Guadeloupéen·ne·s et 92 % des Martiniquais·e·s sont contaminé·e·s au chlordécone selon Santé publique France, et la quasi-totalité des sols sont pollués pour des siècles selon l’Agence Régionale de Santé de Martinique.

La lutte écologiste n’est pas la lutte ultime, elle n’est qu’un angle par lequel on choisit de s’attaquer au système d’oppression capitaliste, patriarcal et colonial.

Jérémy

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Annabelle, 22 ans, connue comme aimyt_ sur Instagram et Jérémy, 27 ans s’apprêtent à partir 9 jours en Martinique où ils iront au cœur des mouvements décolonialistes et anti-chloredécone, sur une île où s’entremêlent luttes sociales et écologistes. Le duo ira à la rencontre des meneurs et meneuses de grève, des activistes anti-colonialistes, des ouvriers et ouvrières victimes du chlordécone. Pour en savoir plus et les aider à réaliser ce reportage en faisant un don, rendez-vous sur la plateforme Kiss Kiss Bank Bank. Merci!