FIFDH 2020 – Interview du Dr Bernard Burnand

Les liens entre climat et santé, encore trop peu mis en avant?

Nous vous proposons aujourd’hui une interview dans le cadre du FIFDH (Festival et forum international des droits humains), un festival qui devait se dérouler à Genève entre le 6 et le 15 mars dernier, porté cette année notamment sur le thème des soulèvements et mobilisations citoyennes à travers le monde ainsi qu’à l’engagement des jeunes militant.e.s pour une action urgente face au réchauffement climatique, mais qui n’a malheureusement pas pu avoir lieu sous sa forme physique du fait de la pandémie que nous connaissons toutes et tous actuellement…

Nous aurions dû couvrir le festival, vous proposer des comptes-rendus de forums ainsi que des interviews de divers.es intervenant.e.s, ce qui n’a finalement pas pu avoir lieu.

Toutefois, le festival propose des rediffusions de certains des forums qui se sont tenus sans public, mais qui n’en demeurent pas moins intéressants ! De même que des vidéos de certain.e.s intervenant.e.s.

Malgré ces péripéties, nous avons décidé de vous proposer deux articles sous forme d’interviews avec deux intervenant.e.s dont il nous semblait intéressant de pouvoir vous partager les réflexions

Nous commençons aujourd’hui avec l’interview de M. Bernard Burnand, Médecin de santé public engagé pour le Climat et membre des Grands-Parents pour le climat qui a participé au forum « Les jeunes pour le climat : une génération seule au front ? » dont vous pouvez retrouver le livestream juste ici !

Photo de M. Burnand, © Heidi Diaz, SAM sur le site internet de l’UNIL

*Début de l’interview*

  • Cher M. Burnand, je tiens d’abord à vous remercier d’avoir accepté de répondre à quelques-unes de nos questions ! Dont la première : d’où vous vient votre volonté de vous engager en faveur du climat et de la biodiversité ?

Bernard Burnand : Mon engagement découle d’un intérêt de longue date. Dans ma jeunesse, j’ai notamment été sensible aux documents émanant du Club de Rome. J’ai toujours essayé de faire au mieux sans être forcément engagé à la manière d’un activiste. Mes engagements ont plutôt été « passifs », au sein d’associations.

Je n’ai par ailleurs pas orienté ma recherche professionnelle sur ces thèmes là du fait que j’avais à cœur d’autres approches.

Depuis que ma charge de travail est moins importante, j’ai toutefois rejoint diverses associations luttant pour ces causes : Les médecins en faveur de l’environnement ainsi que les Grands-parents pour le Climat.

 

 

  • Pouvez-vous nous présenter brièvement les Grands-parents pour le climat ?

Bernard Burnand : L’association s’engage de manière intergénérationnelle. Elle a été créée en 2014 et a notamment œuvré à la préparation de la COP-21. Différents groupes régionaux se sont depuis développés. L’association est par ailleurs essentiellement active en suisse romande, mais récemment des activités se sont également développées en suisse allemande. (ndlr : sur son site internet, l’association se décrit : « Il a été lancé pour donner la parole aux grands-parents, parents, tantes, oncles, et autres personnes préoccupées par le climat dont nos descendants vont hériter. Que vous soyez un spécialiste sur le changement climatique ou commencez tout juste à comprendre ses implications pour nos petits-enfants, notre mouvement vous concerne. Le mouvement est politiquement neutre et confessionnellement indépendant. Il est reconnu d’utilité publique. »)

 

 

  • Une grève pour l’avenir est prévue le 15 mai prochain – dont le format devra bien entendu être repensé du fait de COVID-19 – organisée en collaboration avec, notamment, la grève pour le climat, les syndicats et les grands-parents pour le climat. Pensez-vous que cette convergence des milieux militants est nécessaire ?

Bernard Burnand : Il me semble important que nous ayons des messages cohérents, qui ne soient pas contradictoires. Pour cette raison, la convergence me semble effectivement être importante.

Être plusieurs permet en outre d’avoir des canaux de diffusion très différents, ne touchant pas les mêmes personnes.

A titre d’exemple, le mouvement de la grève pour le climat a plus de facilité que nous à user des réseaux sociaux et ainsi, à toucher la jeune génération, alors que nous touchons plutôt des retraité.e.s de la classe moyenne supérieure. Rallier nos forces nous permet d’atteindre un maximum de personnes.

Il est nécessaire de ne pas dupliquer nos efforts, de nous coordonner et d’avoir des spécialistes de l’information et de la communication. L’information est en effet cruciale.

 

 

  • Sentez-vous un changement de mentalité, autant au sein de la population que chez les politicien.ne.s, depuis que les jeunes se mobilisent comme ils le font ?

Bernard Burnand  : Les jeunes ont réussi à attirer l’attention des médias, ce qui est nécessaire lorsque l’on défend une cause. Je ne suis pas fervent du « culte de la personnalité », mais cela marche (ndlr : ce que l’on observe par exemple avec la personnification du mouvement de la grève pour le climat dans Greta Thunberg).

Concernant la classe politique, je connais des élu.e.s qui étaient déjà convaincu.e.s par ces idées avant que les jeunes se manifestent de cette manière.

Dans mon entourage, j’ai toutefois des personnes qui sont devenues conscientes mais qui ne changent pas pour autant leurs habitudes…

 

 

  • Croyez-vous que notre système politique actuel permette de faire face à l’urgence climatique et écologique ?

Bernard Burnand : Il est nécessaire que la sensibilisation de la population soit plus importante. Mais comme tous les autres changements de comportements, tel que le fait d’arrêter de fumer ou de se mettre au sport, les gens regardent en premier le message, se demandent s’ils peuvent être concernés ou non et ce n’est qu’ensuite qu’ils prendront – peut-être – la décision de changer leurs habitudes. La modification du comportement passe par tout un processus de modifications dont l’information constitue la base.

Tout cela ne se fait pas en un jour, d’autant plus que des tas d’obstacles existent, notamment par les messages contraires provenant de personnes qui ne croient toujours pas en ce que nous – et la science – défendons…

Je souhaite également rappeler que l’autorité est là et est importante. Tant que des changements structurels n’apparaissent pas, soit des mesures coercitives par le biais de lois/règlements, nous n’y arriverons pas. Pour exemple, dans le domaine de la santé, la taxe sur le sucre permet concrètement de réduire l’excès de poids chez les enfants. Pareil pour la taxe sur le tabac qui permet de faire baisser le nombre de fumeur.euse.s. Ainsi, tant que les déplacements en avion ne seront pas plus lourdement taxés, la population continuera à le prendre comme si de rien n’était.

Les Grands-Parents pour le climat essaient d’avoir un impact politique, nous bénéficions de contacts au niveau des politicien.ne.s ainsi que de la recherche. Nous tentons de faire du « lobbyisme », notamment par le biais d’un groupe politique et à l’échelle de nos moyens. Nous avons également la chance d’avoir Jacques Dubochet à nos côtés qui nous permet d’avoir un bel écho médiatique.

 

 

  • En tant que médecin, les conséquences sanitaires du dérèglement climatique vous semblent-elles sous-estimées ?

Bernard Burnand : Selon moi, le lien entre urgence climatique et santé n’est pas assez mis en avant. Nous n’avons pas suffisamment su et pu communiquer sur les effets majeurs du changement climatique sur la santé qui sont pourtant d’ores et déjà bien présents dans les pays du Sud. Nous avons ici la chance de ne pas encore être trop atteints par ces conséquences, mais cela ne durera pas longtemps avec, notamment, les canicules qui se font plus régulières et fortes et certaines maladies qui pourront peu à peu faire leur apparition sous nos latitudes et auxquelles nous devront ainsi faire face (dingue, chikungunya).

Le journal médical généraliste The Lancet s’est toutefois passablement intéressé à ce sujet et ce, depuis 2015. Ils ont par ailleurs publié un rapport extrêmement intéressant sur ce thème.

Les Médecins en faveur de l’environnement étaient premièrement majoritairement orientés sur la pollution chimique ainsi que les conséquences liées à l’utilisation de l’énergie nucléaire. Le thème du climat a fait son apparition plus tardivement, principalement par la branche romande de l’association.

Quant aux Grands-parents climat, il a été proposé de créer un groupe composé de professionnels de la santé au sein de l’association.

Il est désormais nécessaire de réunir tous les éléments permettant aux professionnels de la santé de communiquer à l’ensemble de la population que l’évolution du climat et la dégradation de l’environnement met en danger leur santé. En effet, le public a confiance en les professionnels de la santé pour lui transmettre des informations viables et valides. De même, c’est selon moi notre rôle de mobiliser la population ainsi que les décideurs sur ce thème.

On peut toutefois voir que les choses évoluent au sein du secteur. Pour exemple, le Global Health Forum qui devait se tenir à Genève mi-mars souhaitait traiter du thème des liens entre climat et santé, ce qui démontre que les choses bougent.

Nous souhaitons montrer notre soutien et le fait que cette cause nous importe ! Lorsque nous participons à des manifestations, nous le faisons en blouse blanche et en queue de cortège.

A titre personnel, mon engagement auprès des associations de patient.e.s ainsi que de consommateur.trice.s m’est important afin d’avoir la possibilité de les conseiller adéquatement aussi sur les effets du dérèglement climatique.

 

 

  • Nous voyons d’ailleurs que la pandémie due au COVID-19 a poussé à la prise de mesures drastiques pour éviter le pire, la population modifie également ses habitudes en conséquence. Ne serait-ce pas le signe qu’il serait désormais nécessaire d’axer sur les conséquences sanitaires du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité afin que les gens se sentent directement concernés comme ils le sont pour COVID-19 ?

Bernard Burnand : Il nous faudra tirer parti de ce qui arrive actuellement, pour le climat, notamment. En effet, ce sujet est beaucoup moins mis en avant ces derniers temps. Pourtant, avec la crise que nous traversons actuellement, l’on voit que l’on est capable de changer nos comportements lorsque la situation devient critique. Il nous faut faire la même chose pour le climat et la perte de biodiversité.

Outre les changements de comportements, le FNS (Fonds national suisse) a mis à disposition immédiatement de l’argent pour procéder à des recherches sur COVID-19. Alors que pour le climat, quelques projets ont été soutenus, mais il n’y a jamais vraiment eu d’appui ciblé et massif pour que la recherche puisse s’atteler à cette thématique. Il faudrait que l’on puisse jouer sur ces arguments pour avoir un poids à ce niveau.

 

 

  • Finalement, êtes-vous tout de même positif pour la suite et la planète que nous allons léguer aux futures générations ?

Bernard Burnand : Pour être honnête, j’ai de la peine à être optimiste. Nous faisons face à de telles forces contraires, économiques et/ou politiques… Notamment via les mouvements nationalistes qui sont exacerbés avec la crise liée à COVID-19.

Il nous faut absolument aller de l’avant et être actif.ve.s. Cela permet de garder le moral, bien que je ne me sente toutefois pas « déprimé » au quotidien, mais que j’ai objectivement de la peine à être optimiste.

Le changement climatique impactera de manière certaine les pays du Sud. On ne le voit pas encore sur les statistiques, mais les problèmes d’ordre alimentaire y sont de plus en plus importants. Les famines et la malnutrition vont revenir en trombe, ce qui, par effet domino risque d’entraîner l’aggravation des effets délétères de maladies comme la rougeole.

Les plus démuni.e.s vont souffrir avant nous. Je m’inquiète pour elles/eux. Il est certain que le dérèglement climatique va accentuer les inégalités…

*Fin de l’interview*

 

Nous remercions énormément M. Burnand pour ses réponses qui traduisent une certaine anxiété, mais également un fort désir de réveiller la conscience de la population sur les impacts que l’urgence climatique et écologique que nous vivons actuellement auront sur notre santé à toutes et tous…

Ce thème fera sûrement l’objet de futurs articles de notre part, tant il nous paraît effectivement être si peu abordé et ce, malgré son importance et l’impact qu’il pourrait avoir sur les comportements ainsi que les prises de décision.

N’hésitez pas à rejoindre les Grands-parents pour le climat ou à motiver vos parents/grands-parents à le faire ! De même, dans le cas où vous seriez médecin, rejoindre les médecins en faveur du climat vous permettrait de faire passer votre message auprès de vos collègues et/ou patient.e.s.

A très bientôt pour un prochain article et d’ici là, restez chez vous !

Cloé Dutoit